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Il a fallu toute la force de conviction du professeur Jacques Neirynck pour que la Fondation des Presses polytechniques romandes (PPR) voit le jour le 23 octobre 1980. Exprimant le manque à combler dans l’édition scientifique francophone, son but est à la fois de susciter la publication de manuels de qualité pour les étudiants de l’Ecole et de valoriser les activités d’enseignement et de recherche. En particulier, il s’agit de garantir le processus éditorial du Traité d’Electricité dont les premiers volumes paraissent dès 1976 chez l’éditeur Georgi.
Car auparavant, la structure existe déjà dans les faits sous la forme d’un service d’édition qui prépare les volumes publiés soit par Georgi soit par P.-M. Favre : elle est organisée autour de Jacques Neirynck et de Claire-Lise Delacrausaz qui coordonnent tout le travail éditorial, appuyés par une équipe d’assistants et de secrétaires rattachés aux unités. Le souci est alors grand de collaborer avec les éditeurs de la place, de ne pas leur faire concurrence, et de privilégier un processus qui permette aux étudiants de bénéficier du meilleur prix.
C’est la Société d’Aide aux Laboratoires (SAL) qui va permettre de donner corps à cette émanation de l’Ecole, en dotant la Fondation de son capital d’origine par une décision du 4 septembre 1980, signée par son président, Monsieur Charles Maillefer et par Bernard Vittoz, président de l’EPFL. A deux reprises la SAL augmentera sa mise de fonds pour permettre aux PPR de développer leurs activités. Dès lors les premiers ouvrages portant leur copyright paraissent, un concours est lancé pour la création d’un logo, et tout naturellement Jacques Neirynck est nommé président du Conseil et Claire-Lise Delacrausaz directrice de la Fondation. Un transfert de charges et de compétences va s’opérer progressivement, avec l’appui de l’Ecole, des unités et laboratoires aux PPR. Cela ne se fera pas sans quelques grincements de dents… parce que la fondation véhicule forcément une image institutionnelle, parce que les PPUR vont s’ouvrir très vite vers l’université et que d’autres éditeurs gesticulent dès lors en tout sens pour imposer des Presses universitaires suisses qu’ils se verraient bien diriger, parce qu’enfin, toute latitude est voulue par les initiateurs du projet dans la ligne éditoriale et la sélection des volumes publiés.
Le succès commercial du Traité d’Electricité, coédité en France sous une version brochée par l’éditeur Dunod-Bordas et des premiers manuels PPR sont une émulation pour les professeurs de l’Ecole et renforcent la conviction des PPR dans leurs principes. Il permet aussi d’attirer l’attention des grands éditeurs et diffuseurs sur cette petite maison d’édition scientifique lausannoise, qui se bâtit sur un Traité d’Electricité sur lequel aucun d’entre eux n’a voulu miser. Très vite les instigateurs du projet se rendent néanmoins compte qu’il faut, pour devenir crédible, atteindre une taille critique, et qu’un passage progressif à l’impératif de la rentabilité est obligé. En 1982, les PPR rachètent à l’éditeur Georgi le stock, les droits et obligations liés au Traité d’Electricité, et l’effort est mis sur le développement de la diffusion par la constitution d’un réseau propre de librairies, de revendeurs, en Suisse et à l’étranger, et l’élaboration d’une base de données prospect qui est encore aujourd’hui l’instrument principal de promotion des Presses polytechniques.
La publication du Traité d’Electricité est parachevée en 1986 avec la publication du 22e volume, alors que la plupart des autres volumes ont déjà fait l’objet de nombreuses éditions et qu’une quinzaine d’entre eux ont été traduits en anglais ou en espagnol. Sur leur lancée les PPR entreprennent la publication d’un Traité des Matériaux, fruit de la collaboration de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, de l’Université catholique de Louvain, de l’Université de Nancy I et de l’Institut national polytechnique de Lorraine, et celle du Traité de Génie civil de l’EPFL. La production augmente, les ventes également mais pas suffisamment pour couvrir les investissements liés à la constitution d’un stock. Des collections universitaires ont continué à voir le jour et c’est alors que les PPR se tournent vers les universités romandes pour les inviter à soutenir les activités de la fondation. Au moment même où elles célèbrent leurs 10 ans d’activité, les PPR deviennent PPUR : Presses et polytechniques et universitaires romandes.

Mais dans une période où les budgets ont plutôt tendance à diminuer, les universités vont rester en retrait et, sous la conduite de Pierre-F. Pittet qui succède à Jacques Neirynck à la présidence du Conseil de Fondation, les PPUR n’ont d’autre choix que de redresser la barre en resserrant leurs activités et en opérant un assainissement financier, qui doit leur permettre de pérenniser la fondation et de poser les bases d’une nouvelle étape de son développement. Elles resserrent leur politique éditoriale, diminuent leurs tirages, renforcent leurs synergies avec l’EPFL et rembourser intégralement l’emprunt qui leur avait été consenti.
Le stock est progressivement assaini, le réseau de diffusion réorganisé, et d’importants succès éditoriaux viennent enrichir le catalogue, dont le plus emblématique demeure le manuel de construction Bâtir que publie René Vittone en 1996. L’exigence de qualité reste une constante qui établit la réputation des PPUR de manière durable: de nombreux ouvrages et auteurs sont couronnés de prix – Lucien Borel et François Pruvot reçoivent notamment le Prix Roberval du meilleur manuel d’enseignement supérieur en technologie où les PPUR sont très régulièrement finalistes –, les grands éditeurs internationaux tels John Wiley, Springer Verlag ou Kluwer publient des traductions anglaises, enfin le Centre National d’Etudes des Télécommunications (CNET) dès la fin des années 1980 puis l’Agence universitaire de la francophonie (AUF) se tournent vers les PPUR pour les inviter à copublier dans leurs collections. En 1998, c’est l’Institut national des sciences appliquées de Lyon (INSA) qui choisit les PPUR en tant que leur éditeur officiel.

La fin des années 1990 voit l’irruption fracassante des nouveaux supports électroniques de lecture et l’avènement de contenus adaptés : la mort imminente du livre est programmée et le secteur de l’édition est en pleine ébullition. Les PPUR, à l’instar des autres éditeurs, s’interrogent et se passionnent. Des investissements considérables sont consentis par les grands groupes pour développer des plate-formes de diffusion électronique, des montages rapides sont faits pour donner un cadre légal à l’exploitation numérique, et parallèlement de multiples webrairies voient le jour inspirées par Amazon qui pourtant perd des sommes astronomiques. La révolution sera numérique… ou ne sera pas, pourtant «s’il était apparu après le support électronique, le livre aurait à coup sûr constitué une avancée technologique majeure…». Aujourd’hui le livre électronique reste à inventer, les formats multiples qu’ont voulu imposer chaque développeur ont ruiné les investisseurs, et en fin de compte seule la diffusion électronique de contenus s’est peu à peu imposée, même sans critère de rentabilité, en particulier dans le domaine scientifique. Les PPUR développent leur propre stratégie. Dépourvues des moyens d’investir dans des systèmes coûteux et à la technologie non garantie, elles optent pour un passage progressif au double support électronique-papier, avec la volonté d’en garder la maîtrise propre. Dans l’intervalle, elles sont parmi les premiers éditeurs suisses à mettre en ligne, dès le printemps 1996, leur catalogue complet en offrant un système de commande sécurisé pour leurs ouvrages. Plusieurs étapes vont parsemer le développement de leur site, renforçant à chaque fois les fonctionnalités offertes aux utilisateurs et se traduisant par un essor recherché des ventes en ligne.

La concurrence est vive et les maisons d’édition scientifique passent de mains en mains, se regroupent au sein de conglomérats aux frontières mouvantes. Pour survivre il faut cultiver sa niche sans transiger sur ses exigences. Le catalogue des PPUR capte de plus en plus d’auteurs rattachés à des universités en Suisse et à l’étranger, ainsi qu’aux écoles HES, et paradoxalement il devient de plus en plus difficile de convaincre les professeurs de l’Ecole de fournir l’effort nécessaire lié à la publication d’un manuel. Car l’heure est aux chagements des plans d’étude, aux départs à la retraite et donc au renouvellement des manuels destinés aux étudiants.
Le vrai défi réside dans la capacité à convaincre les auteurs potentiels d’entreprendre un processus de publication. Soumis à un cumul de charges académiques et administratives, sollicités continuellement, mis sous pression par les facteurs d’impact, ils préfèrent investir dans la publication d’articles dans les revues dont ils peuvent mesurer directement la valeur ajoutée. On ne publie pas en science pour toucher des royalties, le manuel ou l’ouvrage de référence ne sont pas véritablement reconnus pour ce qu’ils procurent à l’étudiant, à l’ingénieur, mais le livre existe, il est lu, il passe de mains en mains, circule, se vend, il est parfois traduit, primé, il est réimprimé, mis à jour, il fait connaître son auteur hors frontières et peut lui amener des sollicitations imprévues, le livre s’inscrit dans la mémoire collective.

Mais revenons à la fin des années 1990 où les PPUR se trouvent dans une phase-clé : elles doivent, si elles veulent survivre dans le long terme, continuer à se développer; les projets sont toujours aussi nombreux mais ils avancent parfois trop lentement, la pression du support numérique est forte, le vent de la mondialisation souffle dans les sciences et sur le campus et la demande est de plus en plus insistante de la part de nos auteurs pour être publiés en anglais ; deux professeurs sur trois qui intègrent l’EPFL ne sont pas francophones, enfin le processus de Bologne réorganise les cycles d’études. Si les PPUR ont dès leurs débuts publié en anglais – des proceedings essentiellement puis des monographies –, elles ne sont néanmoins pas en mesure d’en assurer la distribution dans le monde anglo-saxon. Elles ont jusqu’à ce jour privilégié la vente de droits de traduction à des éditeurs, observant au passage qu’une diffusion en anglais n’est pas forcément synonyme de plus large diffusion en valeur absolue, tant le marché anglo-saxon est plus concurrentiel que celui de la francophonie. Néanmoins ne rien faire, c’est laisser à terme les grands groupes venir cueillir les projets alors qu’il faut mettre sur pied la montée en puissance des PPUR et maintenir des liens étroits avec l’EPFL. Une stratégie est élaborée qui consiste à développer un programme éditorial original en anglais. Les compétences existent, il faut un label exportable, il faut surtout se greffer sur un réseau de distribution performant. En 2002, l’exploitation du label EPFL Press est concédée par l’Ecole aux PPUR et en 2003 un contrat de distribution mondial est signé avec le groupe Taylor&Francis. Les PPUR engagent Frederick Fenter dès avril 2004 pour diriger cette nouvelle ligne éditoriale : très vite les premiers volumes paraissent et à court terme, 7 à 10 nouveaux titres seront mis au programme annuel (www.epflpress.org).
Toujours en ce début du 21e siècle, et alors que Francis Lévy reprend la présidence de la Fondation, un autre projet démarre qui connaît un succès immédiat : la publication d’une collection de vulgarisation qui part du principe que trop de travaux de recherche pointus mais passionnants restent confinés dans les milieux spécialisés et qu’il manque un support de diffusion adapté à un plus large public, à la manière d’un corpus encyclopédique : ce sera la Collection Le Savoir suisse, soutenue par des partenaires institutionnels ou privés, déjà riche à ce jour de 34 volumes publiés sous la direction d’un comité présidé par l’éditeur Bertil Galland. Pour les PPUR c’est l’ouverture à un plus grand public et à des thématiques universitaires qu’elles avaient dans un premier temps écartées (www.lesavoirsuisse.ch).

25 ans ont donc passé, et les PPUR sont entrées dans l’âge de la maturité. Les grands principes qui ont prévalu à leur fondation les ont conduites dans les différentes étapes de leur développement : ne pas transiger sur la qualité, s’ouvrir au monde universitaire, élargir inlassablement la diffusion. Près de 600 nouveautés et nouvelles éditions publiées, plus d’un million de volumes diffusés, un chiffre d’affaires annuel de près de Fr. 2’000'000.–, le succès est au rendez-vous de ce premier quart de siècle d’activité. Les promoteurs de ce projet un peu fou tout comme ceux qui en ont été ou en sont les artisans peuvent se regarder en face, quand bien même rien n’est jamais acquis et que de nombreux défis seront encore à relever. L’heure du bilan a sonné : les PPUR comptent parmi les principaux éditeurs romands et ont su s’imposer parmi les éditeurs scientifiques et techniques de tout premier plan. Elles ont pu compter sur le soutien constant de l’Ecole dans la publication des manuels de ses professeurs, que cela nous permette ici de saluer les professeurs Maurice Cosandey, Bernard Vittoz, Jean-Claude Badoux et Patrick Aebischer. Les PPUR sont le reflet d’une entreprise collective à laquelle ont collaboré de près ou de loin plus de 1000 professeurs et adjoints scientifiques, auteurs, directeurs de collection et membres du Conseil de Fondation, secrétaires et collaborateurs: ce succès est le leur, tout comme le sera celui d’EPFL Press sur lequel nous investissons aujourd’hui.

Olivier Babel
Directeur